Fort

Saint-Lô

Activité, maison du technopôle, co-working, exposition, conférences, construction neuve, livraison 2020

L’agence a été retenue sur ce concours en 2015, j’en étais très heureux. Connaissant mal la région et la ville de Saint-Lô, je sentais pourtant une attirance pour ce territoire à la géographie particulière, cette grande presqu’île réelle et ancienne, et j’avais toujours été interpellé par la dénomination « Manche », le nom donné au département. Cet attrait, tout autant que la programmation, a fortement motivé ma candidature.

Ce que je connaissais en 2015 de ce territoire restait sommaire et se résumait au haras national, aux bocages, à l’industrie laitière, à la Vire, au statut de préfecture confié à Saint-Lô ; l’ensemble formant une vision comme héritée d’une image d’Épinal. Saint-Lô, c’est aussi une histoire contemporaine brutale, la ville ayant été rasée par de terribles bombardements à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il me revenait en mémoire des images de chaos absolu – peut-être des souvenirs tirés de cours d’histoire – d’une ville pulvérisée, où seuls les remparts avaient résisté à ce déluge de bombes.

Pour moi, l’élaboration d’un projet dans un territoire commence toujours avec des impressions, avec des connaissances même sommaires qui ont guidé mon regard, mon attention le jour de la visite du site et de la présentation de l’opération par la maîtrise d’ouvrage. Ce jour-là à Saint-Lô, l’arrivée en voiture depuis Paris s’est faite en avance pour permettre un temps d’exploration passé à marcher dans la ville pour saisir le lieu, l’atmosphère, les visages, les humeurs, les conversations, les plaintes et les désirs égrainés, autant d’indices qui modèleront notre proposition.

« Il n’est rose sans épine »

« Un projet porté par la communauté d’Agglo, c’est la traduction concrète de la compétence première essentielle d’une communauté d’agglo qui est celle du développement économique, qui est celle de favoriser l’attractivité de son territoire, de développer son territoire ». 

Gérard Gavory,
Préfet de la Manche.

Je pense que les lieux, et par extension les architectures, sont systématiquement enveloppés au sein de mouvements historiques, sociétaux, politiques, philosophiques et symboliques, réels ou non. Ces forces actives entrent en collision avec les contraintes programmatiques. Percutant l’inconscient, ces signes abondent et fusent, puis très vite, sont restitués sous la forme d’une intuition, d’une direction à prendre : une architecture. Ce jour-là, la roche pulvérisée de l’histoire, la roche affleurante des collines du Cotentin (le panneau touristique sur la départementale 174 annonce des parcours d’escalade), la roche taillée des remparts et la roche des cages à gabions présente dans l’aménagement du site convergent toutes pour imposer la matérialité du futur Technopôle Agglo 21.

Ce sera l’agrégat, le béton, le même utilisé au lendemain de la guerre, cette roche pulvérisée en gravats, que Saint-Lô a ramassée, triée, assemblée pour en faire à nouveau des murs solides et protecteurs. Le béton se confond avec l’histoire récente de la ville, ce matériau ayant beaucoup servi pour la reconstruction. Cette histoire avec le béton coïncide avec l’établissement d’excellents maçons venus d’Italie pour reconstruire la ville meurtrie. Ils vont créer des entreprises de gros oeuvre exemplaires spécialisées dans le béton, qui oeuvrent encore aujourd’hui ; la société Zanello qui a merveilleusement exécuté cet ouvrage, est l’une d’elles.

L’intuition est déjà là : l’agrégat, la roche comme seule matière, les remparts comme forme.

La première constatation, qui surgit à l’occasion de cette visite initiale, est que nous ne sommes pas dans la ville mais dans une zone d’activités en périphérie comme on en rencontre (malheureusement) beaucoup trop en France. Une succession de « boîtes » en tôles surplombées d’enseignes aux couleurs criardes le long de la route départementale. Bénéficiant provisoirement d’une vue ravissante dégagée sur le bocage, un aménagement prévoit à moyen terme une multitude d’équipements d’activités (entrepôts) en vis-à-vis.

Cela n’est pas dramatique car la forme privilégiée, la forteresse (d’où le nom du projet « FORT »), a été retenue intuitivement. Les remparts orientent la forme du projet. La proposition s’attache à concevoir un équipement capable d’offrir une forte intériorité, équivalent au dispositif vu et expérimenté en ville : englober les fonctions à l’intérieur de murs épais. Très rapidement convaincu de l’intérêt de faire converger les vues vers l’intérieur afin de dynamiser les interactions entre usagers, cela a aussi été pensé dans le but de répondre à un aspect fondamental du programme : démultiplier la créativité des entreprises en favorisant l’échange ! Les vues sur le paysage ne sont pas spécialement recherchées, à l’exception de l’amphithéâtre de 280 places exposé à la départementale qui présente à la vue des automobilistes la fonction du bâtiment et offre au regard un édifice qui n’est pas une énième enseigne.

L’intériorité souhaitée et obtenue a pour objectif de densifier, de réunir les usages en son sein pour notamment faire « se télescoper » les futurs usagers dans les espaces interstitiels. Au nombre de trois, ils distribuent les deux grands pôles du programme, l’événementiel et les espaces de travail collaboratifs. Présents à trois endroits différents sous la forme de volumes vides englobés par cette enveloppe de béton, ils distribuent et prolongent les espaces intérieurs. Le premier est un « escalier-gradin », un hémicycle de plein air en prolongement de l’amphithéâtre intérieur programmé. Il s’agît, pour les autres, de deux patios d’agrément. Cette « cité-technopôle » emprunte son organisation à la ville médiévale où les espaces sont bien ancrés à l’intérieur de l’enceinte et où tout est en mouvement, dont les usagers. Ce dispositif permet des entre-deux fertiles aux échanges informels, aux discussions, aux échanges, à la – créativité souhaitée…

« Considérer que ce lieu, est le lieu où vont sortir les pépites et les graines de demain du territoire de Saint-Lô et de La Manche ».

Hervé Morin,
Président de la région Normandie
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La matérialité choisie est cet agrégat agrégé pour former un béton. Je souhaitais du coulé en place mais connaissais la technicité qu’un tel emploi implique, une maîtrise qui n’a pas posé de problème puisque le territoire dispose d’un grand savoir-faire dans le domaine. Des entreprises de gros oeuvre nées à l’occasion de la reconstruction, toujours moyen terme une multitude d’équipements d’activités (entrepôts) en vis-à-vis. Cela n’est pas dramatique car la forme privilégiée, la forteresse (d’où le nom du projet « FORT »), a été retenue intuitivement. Les remparts orientent la forme du projet. La proposition s’attache à vigoureuses et innovantes, se frottent aux majors pour pouvoir répondre aux nombreux chantiers très complexes de l’industrie nucléaire fortement implantée dans le département. Je voulais un béton à la fois rudimentaire et innovant. Ce béton parfaitement exécuté sera visible à l’extérieur comme à l’intérieur. L’isolant sera, lui, intercalé entre deux voiles de béton. 

Pour éviter que ce procédé ne soit réalisé par le biais d’une préfabrication, il fallait privilégier le coulé en place, l’agrégat local (la carrière est située à moins de 20 km à la ronde), une main d’oeuvre locale expérimentée. Les bétons de la structure et de l’enveloppe extérieures sont porteurs constructifs, ils restent partout visibles, parfois bruts, parfois lisses, souvent dans leurs états rudimentaires mettant en valeur l’agrégat. Cet agrégat de cailloux, point de départ du processus créatif, est mis en oeuvre sans ciment, seul dans des cages à gabions, pour former des portes pivotantes protectrices. 

Le projet, le programme Ce projet porté par la communauté d’agglomération Saint-Lô Agglo et par son président Gilles Quinquenel, trouve son principe dans la volonté de François Digard, ancien maire honoraire de Saint-Lô. L’ambition était d’affirmer un autre regard sur la construction des modèles économiques, de favoriser l’attractivité du territoire à travers un bâtiment représentatif et porteur de l’image du département. « Une architecture symbolique du printemps économique de la région. La maison du Technopôle « Saint Lô Agglo 21 » est le fruit d’une conception, d’un cheminement de volonté, de motivation et de croyances fortes. » C’est un pôle de développement, une pépinière d’entreprises, un espace de coworking, un lieu de rencontres pour des entreprises qui souhaitent se développer, se diversifier. C’est un lieu pour des entreprises créatives, inventives et innovantes, qui y trouveront tous les moyens pour porter leurs projets.C’est également un lieu de formation et d’informations, une caractéristique complémentaire aux initiatives existantes. 

Afin de porter cette ambition, le programme requérait un lieu original et interpellant, ayant pour objectif de retenir l’attention. Un geste architectural à l’identité forte et affichée.

À l’intérieur de ces nouveaux remparts, deux pôles se déploient sur deux niveaux : un pôle événementiel et des espaces de bureaux collaboratifs, qui fonctionnent en simultané ou indépendamment. Ils sont liés par des espaces extérieurs intégrés à l’enceinte. Le parvis d’entrée, accessible depuis la poche de parking à l’extérieur, se prolonge à l’intérieur de l’enceinte en une place-escalier-belvédère distribuant sur deux niveaux les activités.

À gauche, un large hall sous l’amphithéâtre, des espaces de démonstration, à l’étage, des salles de visio-conférences, des salles de réunion, l’amphithéâtre de 280 places calibré pour accueillir des conférences, des séminaires, des cours pour le Centre de Formation des Apprentis voisin ou bien les séances du conseil communautaire.

À droite, le pôle entreprises avec un vaste hall de réception et d’échanges. La hauteur sous plafond est de 8 m et cet espace comprend l’accueil, le salon, l’espace collation et les bureaux des acteurs chargés d’animer l’équipement (cellule du développement économique du territoire). Ce rez-de chaussée articule un large volume d’espaces de travail collaboratifs avec du mobilier adapté, des espaces de réunions fermés (avec des cloisons vitrées) et un FabLab. À l’étage, le même principe régit l’espace avec aussi des bureaux fermés pour des demandes plus « classiques ». Entre ces deux pôles, des liaisons comme déjà évoquées par des espaces d’agrément extérieurs, et par une liaison sous l’escalier monumental regroupant une circulation protégée des intempéries, les blocs sanitaires, les locaux de stockage, les locaux techniques, ainsi que l’office (cuisine de réchauffage) nécessaire aux réceptions.

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Qu’est-ce que l’Agglo 21 ? 

Non pas le siège de Saint Lô Agglo, mais un pôle de développement tout à fait original. Un lieu qui ne ressemble à aucun autre. C’est une pépinière d’entreprises, un coworking, un lieu de rencontre entre des entreprises qui souhaitent se développer, se diversifier. C’est également un lieu pour des créateurs d’entreprises qui trouveront ici tous les moyens pour porter leur projet. Un lieu de formation et d’information, en complément de ce qui existe déjà. C’est un concept tout à fait original qui trouvera certainement sa place dans le territoire.

Gérard Gavory,
Préfet de la Manche.

L’agencement des espaces se fait par juxtaposition afin d’éviter les couloirs, la lumière naturelle est toujours favorisée. Les espaces dits « patios » sont toujours présents, ils accompagnent l’usager tout le long de ses déplacements. Les espaces interstitiels sont multipliés, notamment par l’absence de portes, les seuils sont matérialisés par des resserrements et par des retombées. Ces « entre-deux » aux contours dilués ont pour fonction de favoriser les contacts visuels et physiques des usagers.

Le projet se joue de la lumière, à première vue il semble opaque depuis la façade au sud sur les parkings. Il est au contraire baigné de lumière à l’intérieur par l’usage de nombreuses et larges baies donnant sur les patios intérieurs. Ces ouvertures captent une lumière tamisée, structurée et articulent les regards entre espaces. Ainsi ces regards peuvent traverser l’ensemble de l’édifice de part en part alors que ce dernier semble massif et fermé. Les volumes sont généreux, si bien que tous les espaces disposent d’une hauteur libre de 4 m créée par l’absence de tout faux plafond. Les murs, sols et plafonds sont en béton brut, seul un absorbant acoustique, du fibra de teinte grise est plaqué sur les parties centrales des plafonds afin d’offrir une bonne réflexion. L’ensemble des organes de fonctionnement ont été calepinés et intégrés dans les bétons au coulage.

L’innovation étant un objectif essentiel de la programmation, il était nécessaire de créer un outil favorisant la créativité des futurs usagers à appliquer à notre conception. 

Ce technopôle invite à la créativité par l’exemplarité de sa conception structurelle et la technicité de sa mise en oeuvre inédite. Afin d’obtenir cet aspect minéral spécifique voulu et assumé – une structure apparente en béton en parfaite harmonie avec les murs et les sols – un procédé constructif très complexe techniquement a été imaginé. Il s’agit là d’un procédé constructif innovant, représentant le premier projet de double mur en béton coulé en place avec isolant intercalé. L’ensemble du bâtiment représentant dans son ensemble : 2 600 m3 de béton, 155 T d’armatures, 40 km de câbles ainsi que 1 700 m² de planchers. Un soin particulier a été porté aux menuiseries extérieures avec un positionnement au « nu » extérieur au rez-de-chaussée et le contraire à l’étage. Il a fallu beaucoup d’ingéniosité de la part des différents acteurs pour assurer la continuité de l’isolement et répondre aux contraintes et avis du bureau de contrôle. La réalisation des murs rideaux de l’amphithéâtre a nécessité un avis de chantier. Les vitrages sont tenus par des « clameaux », qui sont suspendus et portés par le plancher haut de l’amphithéâtre.La réalisation de ce bâtiment complexe fut avant tout possible grâce aux entreprises du territoire. Elle est liée à la fois à leurs investissements et à leurs compétences – notamment l’entreprise Zanello, extraordinaire dans sa technicité, son savoir-faire, son utilisation, sa maîtrise du béton. Mais elle est également le fruit d’une aventure où l’histoire humaine domine, montrant que dans ce territoire l’entraide entre les entreprises est une intelligence. L’innovation trouvée dans la capacité à déléguer et l’opportunité donnée à chacun d’être intelligent, d’amener sa pierre à l’édifice, correspond à l’image souhaitée pour ce projet pétri d’initiatives.

Farid Azib,
architecte.